L’Année des parcours et des pasteurs vous donne un argument : encore faut-il avoir le droit de l’écrire

Troupeau de chèvres sur un parcours sec au pied de reliefs volcaniques, un berger au loin

Le Sommet de l’Élevage 2026 a choisi pour fil conducteur l’Année internationale des parcours et des pasteurs. Pendant quatre jours, à Cournon-d’Auvergne, on va parler d’herbe, de transhumance et de troupeaux qui marchent. Vous, vous vendez des pots, des fromages et des mottes. La question qui vous concerne n’est pas de savoir si le pâturage est une bonne chose : vous le savez déjà. Elle est de savoir ce que vous pouvez en dire sur une étiquette sans vous exposer, et ce que ce thème peut vous rapporter à l’étal du samedi matin.

Troupeau de chèvres sur un parcours sec au pied de reliefs volcaniques, un berger au loin
2026 est l’Année internationale des parcours et des pasteurs, proclamée par l’Assemblée générale des Nations unies.

Une décision prise à New York en 2022 arrive sur vos pots en 2026

L’Assemblée générale des Nations unies a adopté le 15 mars 2022, à l’unanimité, la résolution qui fait de 2026 l’Année internationale des parcours et des pasteurs. Le texte a été porté par la Mongolie, avec une soixantaine de pays co-parrains, et la FAO a été chargée d’en assurer la mise en œuvre. L’intitulé officiel en français est bien « Année internationale des parcours et des pasteurs » : vous verrez circuler « année du pastoralisme » ou « année des prairies », qui sont des raccourcis de presse.

L’argument central de cette année tient en une ligne : les parcours couvrent plus de la moitié des terres émergées de la planète, et des centaines de millions de personnes en vivent. C’est une campagne de sensibilisation mondiale, conçue d’abord pour les systèmes pastoraux extensifs d’Asie centrale, du Sahel et des Andes. Le Sommet de l’Élevage s’en est saisi pour son édition 2026 et a désigné cinq pays ambassadeurs : la Mongolie, l’Espagne, la Colombie, la Côte d’Ivoire et le Soudan. Un espace est consacré au pastoralisme dans le parc, et sur les quelque cent soixante conférences annoncées, plus d’une vingtaine portent sur le sujet.

Autant le dire tout de suite : ce n’est pas votre sujet, et c’est précisément pour cela qu’il faut s’y intéresser. Un thème de salon, c’est un mot que la presse agricole, les visiteurs et vos clients vont entendre pendant un mois. Celui-là parle d’animaux qui mangent de l’herbe en plein air. Si votre troupeau fait exactement cela, vous avez pendant quelques semaines un contexte qui travaille pour vous, gratuitement. Reste à savoir jusqu’où vous pouvez l’exploiter.

Le salon parle de troupeaux, une seule conférence parle de vendre

Nous avons épluché le programme des conférences. Le constat est le même que celui posé dans notre article sur le programme utile du salon : aucune session de l’édition 2026 ne traite de la transformation fermière, de la vente directe ou des circuits courts. Une seule prend le problème par le bout qui vous intéresse. Elle se tient le mercredi 7 octobre à 11 h 30 et s’intitule « Prairies et parcours : des atouts à mobiliser pour la mise en marché des produits issus de l’élevage », présentée par Marie-Odile Nozières-Petit, de l’unité INRAE Selmet.

Le reste du bloc pastoralisme est de la recherche, et de la bonne recherche : résilience des prairies et seuils écologiques le 7 octobre à 9 heures avec Nicolas Gross ; dynamiques et enjeux du pastoralisme à 10 h 30, à partir des consultations parlementaires récentes ; valorisation de la ressource fourragère en milieux méditerranéens et montagnards le vendredi 9 octobre à 9 h 30 avec Pascal Carrère ; gestion sanitaire à l’interface avec la faune sauvage le même jour à 11 h 30. Ce sont des sessions à écouter si votre système repose sur l’herbe, pas des sessions qui vous diront comment facturer votre yaourt plus cher.

Si vous ne devez en garder qu’une, gardez celle de 11 h 30 le mercredi. C’est la seule qui pose la question de la mise en marché, c’est-à-dire la vôtre.

Entre ce que vous faites et ce que vous avez le droit d’écrire, il y a un référentiel

Voilà où le thème du salon devient concret. « Lait de pâturage » n’est pas une mention inventée par le marketing : la filière laitière s’est dotée en avril 2019 d’un référentiel interprofessionnel, porté par le Cniel, qui définit ce que recouvre l’expression. L’adhésion est volontaire, mais le référentiel existe, il est public, et il fixe une barre précise.

Les critères du référentiel interprofessionnel « produits laitiers de pâturage » (avril 2019)

  • 120 jours de pâturage par an minimum, à raison d’au moins 6 heures par jour.
  • 720 heures par an et par vache laitière dans les systèmes de traite robotisée, où le comptage en journées n’a pas de sens.
  • Une journée de pâturage est une journée où 95 % des vaches en lactation ont accès à la pâture.
  • 10 ares d’herbe accessible par vache laitière, soit mille mètres carrés.
  • Une entrée de pâture dans un rayon de 2 km du lieu de traite, hors période de tarissement.
  • Une clause d’aléa climatique exceptionnel permet de rentrer les animaux pour préserver leur bien-être.

Ces critères s’apprécient par exploitation, et non en moyenne sur un groupe de producteurs.

Regardez la liste et faites le calcul chez vous avant le salon. Les deux critères qui coincent le plus souvent ne sont pas les jours de pâturage : ce sont les 10 ares par vache et le rayon de 2 km. D’après l’enquête structurelle Agreste de 2016, reprise par la presse professionnelle, 80 % des vaches laitières françaises disposent de plus de 10 ares, mais la proportion tombe à 61 % dans les troupeaux de plus de cent vaches, quand elle atteint 94 % sous cinquante vaches. Un atelier fermier est presque toujours du bon côté de cette ligne. Encore faut-il pouvoir le démontrer, pâture par pâture, avec un plan et un calendrier de mise à l’herbe.

Vaches laitières au pâturage dans une prairie bordée de haies, ferme en arrière-plan
Le référentiel Cniel « produits laitiers de pâturage » fixe au moins 120 jours de pâturage par an et 10 ares d’herbe par vache.

Le lait de foin est le seul signe européen qui dit d’où vient l’herbe

Au-dessus du référentiel, il existe un signe officiel européen : la spécialité traditionnelle garantie « Lait de foin ». Elle a été enregistrée en mars 2016 pour le lait de vache, puis étendue en mars 2019 au lait de chèvre et de brebis. Le ministère de l’Agriculture en publie le principe : au moins 75 % d’herbe ou de foin dans la ration, herbe fraîche et légumineuses l’été, foin l’hiver, aucun aliment fermenté, pas d’OGM, et interdiction d’épandre des boues d’épuration sur l’ensemble des terres de l’exploitation.

C’est une STG, pas une AOP : elle ne protège pas une origine géographique, elle protège une méthode. Rien ne vous interdit de la viser où que soit votre ferme, pourvu que votre conduite alimentaire y corresponde et que vous acceptiez le contrôle. La filière française reste petite — de l’ordre de soixante-dix producteurs de lait de vache certifiés —, ce qui est à la fois une limite commerciale, parce que le consommateur ne connaît pas encore le logo, et une opportunité, parce que personne ne l’a encore usé.

La démarche n’a d’intérêt que si votre système est déjà là. Passer d’un système ensilage à une ration sans aliment fermenté ne se décide pas pour une étiquette : cela change la conduite du troupeau, la récolte, le bâtiment et la trésorerie. En revanche, si vous êtes déjà en foin et en herbe, vous êtes peut-être à un dossier de la seule mention européenne qui dise exactement ce que vous faites.

Le pâturage change le lait bien avant de changer l’étiquette

Il y a un point que l’on oublie quand on ne parle du pâturage que comme d’un argument de vente : il modifie la matière première dans la cuve. Les travaux de l’INRAE sur la composition saisonnière montrent des taux butyreux et protéiques plus élevés en hiver, avec un écart entre mois extrêmes de l’ordre de 3 grammes par kilo sur la matière grasse et de 2 grammes par kilo sur les protéines. La sortie et la rentrée des animaux déplacent donc vos rendements fromagers dans l’année, indépendamment de votre technologie.

La lipolyse suit la même logique. Elle est réduite au pâturage et aggravée par la restriction alimentaire : un été comme celui de 2026, avec une pousse quasi nulle en juin et juillet, est un été à surveiller de près sur ce paramètre, dont le seuil de paiement est fixé à 0,89 milliéquivalent pour 100 grammes de matière grasse. Le rance, l’amertume et le goût de savon que vous retrouvez parfois dans un beurre ou une crème ne viennent pas toujours de la baratte.

Cela veut dire une chose simple pour le stand : quand un fournisseur de tank, d’analyse ou de conduite de troupeau vous parlera de pâturage à Cournon, vous avez le droit de ramener la conversation sur ce que cela fait à votre lait, et pas seulement sur ce que cela fait à vos vaches. C’est la différence entre un éleveur et un transformateur, et c’est celle qui n’est pas au programme du salon.

Ce qui se dit sur un stand ne s’écrit pas forcément sur un pot

Reste la partie qui fâche. Une année internationale n’est pas un signe de qualité, et personne ne vous a donné le droit d’apposer quoi que ce soit sur votre emballage parce qu’un salon a choisi un thème. Votre étiquetage reste soumis au règlement (UE) n° 1169/2011, qui exige une information loyale et non trompeuse. La DGCCRF le formule sans détour dans ses fiches pratiques : l’étiquetage ne doit pas induire le consommateur en erreur, et les mentions facultatives apposées à des fins de marketing le sont sous la responsabilité du fabricant.

La même source rappelle un piège que l’on voit tourner sur les marchés : une mention ne doit pas suggérer qu’un produit possède une caractéristique particulière alors que tous les produits similaires la possèdent. Écrire « sans OGM » ou « au lait de vaches nourries à l’herbe » quand c’est la norme de votre bassin, c’est se réclamer d’un avantage qui n’en est pas un. Écrire « lait de pâturage » sans pouvoir aligner les 120 jours, les 10 ares et les 2 km, c’est employer une expression que la filière a définie ailleurs et plus précisément que vous.

Trois formulations à ne pas sortir de ce salon

  • « Lait de pâturage » employé comme une évidence, sans avoir vérifié vos jours, vos heures, vos ares et votre rayon de 2 km. L’expression a une définition interprofessionnelle publique : elle sera lue avec.
  • Toute allégation de santé tirée du pâturage, sur le profil en acides gras, l’oméga 3, la digestibilité ou quoi que ce soit d’autre. Les allégations nutritionnelles et de santé relèvent d’un cadre européen spécifique et d’une liste autorisée : ce n’est pas un terrain d’improvisation sur une étiquette de ferme.
  • « Année internationale » transformée en label sur un pot ou une affiche de stand, comme si une résolution des Nations unies certifiait votre produit. Elle ne certifie rien et n’appartient à personne.

Avant d’imprimer une nouvelle étiquette ou une nouvelle affiche de marché, faites relire votre projet par votre DDPP ou par un conseiller qualité. Ce qui précède est une information générale, pas un avis juridique.

Ce qu’il y a à en tirer pendant les quatre jours

Premièrement, écoutez la session de mise en marché du mercredi 7 octobre à 11 h 30, et posez-y la question que personne ne posera : comment on facture, en vente directe, une conduite au pâturage que le consommateur ne voit pas. Les travaux présentés portent sur la valorisation des produits issus des prairies et des parcours ; c’est exactement l’endroit où une question de transformateur fermier a sa place.

Deuxièmement, profitez de l’espace pastoralisme et des cinq pays ambassadeurs pour ce qu’ils sont : de la matière à raconter. La Mongolie, l’Espagne, la Colombie, la Côte d’Ivoire et le Soudan seront présents avec leurs systèmes, leurs races et leurs produits. Une photo, deux notes et une comparaison honnête entre un parcours sahélien et votre parcelle du haut valent tous les argumentaires imprimés sur votre stand de marché en novembre. Racontez ce que vous avez vu, ne vendez pas ce que vous n’avez pas.

Troisièmement, passez sur les stands des organismes de filière et des laboratoires avec une question précise en tête plutôt qu’un questionnaire : que faut-il conserver comme preuve pour pouvoir écrire, un jour, que votre lait vient du pâturage. Calendrier de mise à l’herbe, plan parcellaire, relevés, registres : c’est un travail de classeur, et il se prépare avant l’étiquette, pas après. C’est aussi ce qui vous distinguera, le jour où un client, un revendeur ou un contrôleur vous demandera sur quoi repose la phrase imprimée sur votre pot.

L’Année internationale des parcours et des pasteurs ne vous apportera pas un centime en elle-même. Elle met pendant douze mois un projecteur sur une manière de produire du lait que beaucoup d’ateliers fermiers pratiquent sans le dire. Le travail consiste à le dire correctement, et à pouvoir le prouver.

L’équipe éditoriale

Vérification. Article rédigé le 25 septembre 2026. Résolution des Nations unies du 15 mars 2022 portée par la Mongolie et intitulé français de l’année internationale : communiqué de l’IYRP. Dates, thème, pays ambassadeurs, espace pastoralisme et volume de conférences du Sommet de l’Élevage 2026 : presse professionnelle, relevés le 25 septembre 2026. Programme des conférences : page INRAE consacrée au Sommet 2026, le programme officiel en ligne n’étant pas exploitable en lecture automatique. Critères du référentiel interprofessionnel « produits laitiers de pâturage » d’avril 2019 : presse professionnelle reprenant le référentiel du Cniel. Part des vaches laitières disposant de plus de 10 ares : enquête structurelle Agreste 2016, publiée en janvier 2019. Spécialité traditionnelle garantie « Lait de foin », cahier des charges et dates d’enregistrement de mars 2016 et mars 2019 : ministère de l’Agriculture. Principes d’étiquetage et mentions facultatives : fiche pratique de la DGCCRF sur l’étiquetage des denrées alimentaires. Composition saisonnière du lait et lipolyse : travaux de l’INRAE et seuil de paiement en vigueur. Deux points volontairement non chiffrés : la surface de l’espace pastoralisme, donnée à 300 m² par une source et à environ 800 m² par une autre, n’est pas citée ; aucune valeur d’indice d’iode ou de profil en acides gras du lait de pâturage n’est écrite, faute de source vérifiable applicable à un atelier fermier. Les informations réglementaires et fiscales de cet article sont générales et ne remplacent pas l’avis de votre DDPP ou d’un professionnel du droit.