« 15 euros le litre. Lu dans le silence de votre cuisine, ça paraît une faute de frappe. C’est pourtant le prix de vente direct du seul élevage de chamelles laitières autorisé en France à ce jour. Trente fois plus cher que votre lait de vache en collecte. Quatre fois plus cher que votre lait de brebis. »
Le lait de chamelle, en France, c’est encore une curiosité de foire. Quelques articles dans la presse agricole, un éleveur pionnier dans le Nord, une demande qui monte chez les consommateurs cherchant des alternatives. Et puis silence. Pendant ce temps-là, au Maroc, le cheptel laitier camelin a doublé en dix ans. En Algérie, des points de vente directe se sont multipliés en bord de route. En Europe, un programme de recherche structurant — le projet CAMELMILK — accompagne discrètement la naissance d’une filière agricole entièrement nouvelle.
Pour un éleveur français qui regarde son prix du lait de vache se traîner à 42 centimes, la question commence à se poser : est-ce qu’il y a, derrière ce produit improbable, une vraie opportunité ? Ou est-ce qu’on parle d’une mode sans débouchés réels ? Voici l’état des lieux, en France et au Maghreb, et ce qu’on en sait aujourd’hui.
Le cas unique de La Camélerie : premier (et seul) producteur agréé en France
L’histoire qu’il faut connaître pour comprendre où en est la filière en 2026, c’est celle d’un élevage installé à Feignies, dans les Hauts-de-France, à quelques kilomètres de la frontière belge. La Camélerie, gérée par Julien Job, est aujourd’hui le seul élevage français détenteur d’un agrément sanitaire européen autorisant la production, la transformation et la commercialisation de lait et de produits laitiers alimentaires de chamelle. L’agrément a été obtenu le 22 juin 2022.
Cette singularité s’explique par un obstacle réglementaire spécifique à la France. Pendant des décennies, et encore aujourd’hui dans une large mesure, les chameaux et dromadaires ont été classés dans la législation française comme animaux de cirque, pas comme animaux d’élevage productif. Conséquence directe : la commercialisation de leur lait n’était tout simplement pas autorisée. Pour franchir le pas, La Camélerie a dû s’inscrire dans un programme européen, le projet CAMELMILK, qui finance la recherche et la structuration de la filière à l’échelle continentale, et obtenir un agrément spécifique.
Aujourd’hui, l’exploitation rassemble près de 80 animaux, dont une vingtaine de femelles en lactation. La production est modeste : 3 à 5 litres par jour et par chamelle, soit environ 1000 litres par lactation, qui dure 12 à 18 mois. Comparée à une vache laitière qui produit en moyenne 25 à 30 litres par jour, on est à un dixième du rendement. Mais le prix de vente compense largement : autour de 15 euros le litre en vente directe, soit plus de 30 fois le prix de collecte du lait de vache en France.
- Localisation : Feignies, Hauts-de-France
- Effectif : 80 chameaux dont 20 femelles en production
- Surface : 5 hectares de prairies
- Production moyenne : 3 à 5 L/chamelle/jour, ~1000 L/lactation
- Prix de vente : autour de 15 €/litre en direct
- Agrément européen : obtenu le 22 juin 2022
- Code NAF : 01.44Z (élevage de chameaux et autres camélidés)
- Aides PAC : aucune (les camélidés ne sont pas reconnus dans le cadre des aides surfaciques ou cheptel)
Sources : Euractiv 2023, Web-Agri 2024, site officiel lacamelerie.fr (mise à jour février 2026), projet européen CAMELMILK.
L’absence d’aides PAC est un point important pour les éleveurs français tentés par la diversification. La Camélerie a dû construire son modèle économique sans aucun soutien public direct, en intégrant la valorisation par la vente directe et par le tourisme à la ferme (visites, animations pédagogiques). C’est un autre univers que celui de l’élevage bovin subventionné. Pour qui voudrait s’installer aujourd’hui en France, le défi reste entier.
Au Maghreb : une filière qui se structure à grande échelle
Le contraste avec le Maroc et l’Algérie est saisissant. Dans ces deux pays, le lait de chamelle est un produit traditionnel, consommé depuis des siècles dans les régions sahariennes. Mais ce qui change ces dernières années, c’est sa structuration en filière marchande, avec des chiffres qui méritent d’être comparés à la réalité française.
Le Maroc : un cheptel laitier qui a doublé en dix ans
Au Maroc, selon les données officielles du Ministère de l’Agriculture, le cheptel camelin laitier est passé de 50 705 têtes en 2008 à 105 000 têtes en 2019, soit une progression de 46% en onze ans. La filière est particulièrement développée dans les régions du sud, notamment Laâyoune-Sakia El Hamra et Dakhla-Oued Ed-Dahab.
Un cas d’école : la coopérative laitière camelina de Boujdour, qui rassemble 40 éleveurs bénéficiaires et valorise environ 400 000 litres de lait de chamelle par an. Cette coopérative améliore directement le revenu des agriculteurs concernés (environ 20 875 dirhams par an et par bénéficiaire, soit environ 1 940 euros) et soutient l’emploi local dans une région où les alternatives économiques sont limitées.
L’autre fait marquant marocain : la production récente de fromage à partir de lait de chamelle à Dakhla, une première au Maroc. Le défi technique est réel — le lait de chamelle a une composition très différente de celle du lait de vache (moins de caséines, plus de protéines de lactosérum), ce qui rend la coagulation et l’affinage particulièrement délicats. Mais le produit existe désormais, et il ouvre une perspective de diversification supplémentaire pour les éleveurs.
L’Algérie : entre vente directe en bord de route et industrialisation naissante
En Algérie, la situation est différente mais tout aussi intéressante. Le lait de chamelle s’y vend autour de 500 dinars algériens le litre (environ 3,26 euros), soit dix fois plus cher que le lait de vache local. Mais surtout, des modes de commercialisation très spécifiques se sont développés.
Le long des routes des hautes plaines steppiques (Ghardaïa, Laghouat, Bou Saada, Biskra, Ouargla, Tiaret, Djelfa, Mecheria, El Bayadh), des points de vente directe ont fait leur apparition. Les éleveurs installent leurs chamelles dans des enclos en bord de route, et la traite se fait sous les yeux des automobilistes pour leur garantir la fraîcheur absolue du produit. C’est une commercialisation paradoxalement très moderne dans sa logique de transparence — le client voit littéralement d’où sort son litre — pour un produit ancestral.
Plus structurellement, des unités industrielles commencent à émerger. À Tindouf, une unité de collecte et de pasteurisation a vu le jour, fixant un prix consommateur à 130 dinars le litre dans sa première phase de production de lait cru. L’Office national interprofessionnel du lait (ONIL) accompagne ces démarches, même si les éleveurs jugent les primes publiques insuffisantes pour amorcer une vraie transition industrielle.
Et ailleurs
Ces dynamiques maghrébines s’inscrivent dans un contexte mondial où la production de lait de chamelle est estimée à environ 3 millions de tonnes par an. Les Émirats arabes unis ont structuré la filière la plus industrialisée du monde, avec la marque Camelicious qui distribue dans plus de 40 pays. La Mauritanie, le Soudan, le Kenya disposent d’importants cheptels mais avec une faible part valorisée commercialement (l’essentiel reste de l’autoconsommation).
Un produit aux qualités nutritionnelles particulières
Pourquoi un tel intérêt récent, à la fois au Maghreb et en France, autour d’un produit qui était resté pendant des siècles confiné à une consommation locale ? La réponse tient en partie aux qualités nutritionnelles spécifiques du lait de chamelle, qui en font un produit nettement différencié du lait de vache.
Sans entrer dans des allégations qui n’auraient pas leur place dans cet article — la réglementation européenne sur les allégations nutritionnelles et de santé (règlement CE n° 1924/2006) encadre strictement ce qui peut être affirmé sur les propriétés des aliments — on peut citer les caractéristiques compositionnelles documentées par la recherche scientifique :
— Un profil vitaminique riche, particulièrement en vitamine C, vitamine B3, vitamine A et vitamine D selon les analyses publiées
— Une teneur en lactose plus faible que celle du lait de vache (environ 4,4% contre 4,8% en moyenne)
— Une composition protéique différente, avec moins de caséine et plus de protéines de lactosérum, ce qui modifie la digestibilité et le comportement technologique du lait en transformation
— Une teneur en fer plus élevée que celle du lait de vache
— Des composés bioactifs (lactoferrine, lysozyme, immunoglobulines) en concentrations variables selon les races et les conditions d’élevage
Ces caractéristiques sont documentées dans les travaux de chercheurs comme Bernard Faye (CIRAD) et Gaukhar Konuspayeva, considérés comme parmi les principales références mondiales sur le lait de chamelle. Le lait de La Camélerie, par exemple, est analysé périodiquement par des laboratoires accrédités COFRAC pour confirmer ces profils.
Important : aucune de ces caractéristiques ne permet de revendiquer publiquement, en France, des effets thérapeutiques précis sans une autorisation spécifique de l’EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments). Le lait de chamelle est un produit alimentaire, pas un médicament. Toute communication doit rester dans le cadre des allégations autorisées et factuelles.
L’autre marché : le cosmétique au lait de chamelle
Au-delà de l’alimentaire, le lait de chamelle a trouvé un débouché croissant dans la cosmétique haut de gamme. La logique est la même que pour le lait d’ânesse, mais à un cran supérieur en termes de positionnement et de prix.
Les caractéristiques du lait de chamelle — composés bioactifs, profil lipidique riche, propriétés émulsifiantes naturelles — en font un ingrédient apprécié dans les savons saponifiés à froid, les crèmes anti-âge et les soins corporels haut de gamme. Plusieurs marques internationales (notamment du Golfe et du Maroc) ont structuré des gammes complètes autour de ce lait.
Pour donner un ordre de grandeur du potentiel commercial :
— Savons au lait de chamelle 100g : 15 à 25 euros en boutique de vente directe
— Crèmes visage : 50 à 120 euros les 50 ml en positionnement luxe
— Coffrets cadeaux : 80 à 200 euros
Pour un producteur français qui se positionnerait sur ce créneau, le marché du cosmétique présente un avantage majeur par rapport à l’alimentaire : les volumes de lait requis sont beaucoup plus faibles (10 à 30 ml de lait par savon de 100g), ce qui rend l’activité possible même avec un petit cheptel. Le frein principal reste l’approvisionnement en matière première, puisque la production française autorisée est aujourd’hui limitée à un seul élevage.
Les freins réels pour qui voudrait s’installer en France
Soyons clairs sur ce qui empêche, en 2026, le développement rapide de la filière camelina française. Quatre obstacles structurels.
1. Le statut juridique des camélidés. Tant que les chameaux et dromadaires sont considérés comme des animaux de cirque ou d’agrément dans la législation française, l’obtention d’un agrément sanitaire pour produire du lait commercialisable reste un parcours long et complexe. Il faut passer par l’Anses, la DDPP, et démontrer la conformité de l’installation à des standards inédits puisqu’il n’existe pas de cadre dédié.
2. L’investissement initial considérable. Acquérir un cheptel reproducteur de chamelles laitières demande d’importer des animaux du Maghreb, des Émirats ou d’Allemagne (où existent quelques élevages structurés). Le prix d’une chamelle laitière reproductrice et déjà productive peut atteindre 5 000 à 15 000 euros par tête. Pour démarrer un troupeau viable d’une vingtaine d’animaux producteurs, il faut compter 100 000 à 300 000 euros rien que pour les bêtes, sans parler des infrastructures, du foncier et de l’agrément.
3. La biologie reproductive contraignante. Une chamelle ne donne du lait que lorsqu’elle allaite son petit. La gestation dure 13 mois, et la lactation 12 à 18 mois. Pendant qu’elle produit du lait, elle ne peut pas être de nouveau saillie. Le rythme productif est donc une année sur deux, ce qui complique le pilotage économique du troupeau. Pour 20 chamelles laitières en production effective, il faut un troupeau global d’environ 80 animaux.
4. L’absence de débouchés industriels structurés. Pas d’abattoir camelin en France, donc pas de valorisation des animaux de réforme. Pas de filière de collecte du lait, donc obligation de transformer et commercialiser en circuit ultra-court. Pas d’aides PAC. Pas de cotation officielle du lait. Tout est à inventer.
S’installer aujourd’hui, c’est accepter d’être le deuxième élevage agréé du pays, sans cadre, sans pairs, sans réseau d’éleveurs établi. C’est un défi qui peut convenir à un porteur de projet expérimenté, bien capitalisé, et patient (10 à 15 ans pour atteindre un équilibre économique solide). Pour la grande majorité des éleveurs laitiers cherchant à diversifier leur activité, ce n’est pas une voie réaliste à court terme. D’autres diversifications (glace fermière, cosmétique au lait de vache/chèvre/ânesse, vente directe optimisée) offrent des perspectives bien plus rapides et accessibles.
Et demain ? Le scénario réaliste à 5-10 ans
Ce qui se dessine, à un horizon de 5 à 10 ans, c’est probablement :
Une émergence lente d’une poignée d’élevages français supplémentaires. Le succès de La Camélerie et la médiatisation progressive du sujet devraient inciter quelques porteurs de projet bien financés à se lancer. Mais on parlera vraisemblablement de 5 à 15 élevages en France à l’horizon 2030, pas de centaines.
Une importation croissante de lait et de produits dérivés depuis le Maghreb. Les filières marocaines et algériennes, déjà structurées, pourraient devenir des fournisseurs naturels du marché français, particulièrement pour la cosmétique. Plusieurs entreprises importent déjà du lait de chamelle en poudre depuis le Sahara marocain (autour de 100 euros le kg en poudre, soit l’équivalent d’environ 10 litres reconstitués).
Une clarification réglementaire progressive. Le projet européen CAMELMILK travaille à structurer la filière à l’échelle continentale. Une reconnaissance officielle des camélidés comme animaux d’élevage productif pourrait intervenir dans les prochaines années, ce qui ouvrirait la voie à des installations plus nombreuses.
Un développement du cosmétique au lait de chamelle plus rapide que celui de l’alimentaire, parce que la matière première peut être importée légalement, parce que les volumes nécessaires sont faibles, et parce que le positionnement haut de gamme du produit fini permet d’absorber des coûts d’approvisionnement élevés.
Pour un éleveur français curieux du sujet, le bon réflexe n’est probablement pas de se lancer dans l’élevage camelin en 2026. Mais c’est de suivre l’évolution de la filière, et peut-être de réfléchir à des partenariats avec des fournisseurs maghrébins pour des projets cosmétiques sous label « lait de chamelle importé ». Le marché final est là. Reste à trouver le bon angle d’attaque.
Le lait à 15 euros le litre n’est plus une faute de frappe. C’est juste un produit qu’il faut savoir où chercher, et à qui le vendre. Pour l’instant, en France, ce produit reste rare. Pour combien de temps encore ?
Transformation-Laitiere.fr
Le magazine des artisans du lait
— L’équipe éditoriale de Transformation-Laitiere.fr
Sources principales : les informations factuelles citées dans cet article (chiffres de production, prix, données de cheptel, statuts réglementaires) proviennent des sources publiques suivantes : site officiel de La Camélerie (lacamelerie.fr), Euractiv 2023 (« Le lait de chamelle, un produit de niche en plein essor »), Web-Agri 2024 (« À la Camélerie, Julien trait 20 chamelles et transforme le lait »), Ministère de l’Agriculture marocain (filière lait de chamelle Laâyoune-Sakia El Hamra), Jeune Afrique 2022 (Algérie), Algérie360 (production de lait cru de chamelle), FAO (Production et santé animales — lait de chamelle), projet européen CAMELMILK, travaux des chercheurs Bernard Faye (CIRAD) et Gaukhar Konuspayeva.
Disclaimer : les chiffres de production, de prix de vente et de rentabilité mentionnés dans cet article sont des ordres de grandeur observés à la date de publication. Ils ne constituent pas une garantie de résultat pour qui voudrait se lancer dans l’élevage camelin. Les performances réelles dépendent de très nombreux facteurs (qualité du cheptel, conditions d’élevage, positionnement commercial, structure juridique). Toute installation en élevage camelin en France relève d’un projet pionnier nécessitant un accompagnement professionnel approfondi : Anses, DDPP, chambre d’agriculture, et le cas échéant contact direct avec La Camélerie (lacamelerie.fr) pour les retours d’expérience. Les allégations nutritionnelles relatives aux propriétés du lait de chamelle sont encadrées par le règlement (CE) n° 1924/2006 sur les allégations nutritionnelles et de santé applicables aux denrées alimentaires. Aucune affirmation thérapeutique ne peut être faite en communication commerciale sans validation EFSA.
« Vous avez tenu juin, juillet, août. En septembre, on parlera enfin de VOS vacances. » Le teaser du numéro de rentrée.