Mon fromage a des trous pourquoi ?

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# Mon fromage a des trous — pourquoi ?

Un fromage sur trois présentant des défauts de texture en cave d’affinage, c’est la réalité que vivent encore trop de producteurs fermiers en 2026 — et dans neuf cas sur dix, les trous en sont la cause principale, qu’ils soient voulus ou pas.

Ici, en Auvergne, on ne s’affole pas pour un trou dans un fromage. Mais on sait exactement d’où il vient. Parce qu’un trou, ce n’est jamais un hasard. C’est soit la vie microbienne qui fait son travail, soit une erreur de manipulation qui se paie cash à l’affinage. J’en ai vu des centaines passer sur ma planche, des fromages crevassés, boursouflés, ouverts comme des éponges alors qu’ils auraient dû rester serrés. Et j’en ai vu d’autres, des Cantal jeunes, des Saint-Nectaire fermiers, traversés de quelques petites loges régulières qui témoignent d’un affinage maîtrisé. La différence entre les deux, c’est ce qu’on va voir ensemble.

## Un trou n’est pas un trou — et ça change tout

Faut pas chercher midi à quatorze heures : il existe deux grandes familles de trous dans un fromage, et elles n’ont strictement rien à voir l’une avec l’autre. La première, ce sont les **trous mécaniques**. Ils se forment pendant la fabrication elle-même, quand la pâte emprisonne de l’air au moment du moulage ou du pressage. Ce n’est pas de la chimie, pas de la biologie — c’est simplement de l’air qui reste coincé là où il n’aurait pas dû. Ces cavités sont irrégulières, souvent anguleuses, sans belle forme définie. Elles fragilisent la pâte, favorisent les moisissures indésirables, et peuvent transformer un beau Cantal en gruyère raté si on n’y prend pas garde.

La seconde famille, ce sont les **trous fermentaires**. Ceux-là, ils naissent d’une activité bactérienne, d’une fermentation contrôlée — ou pas — au cœur même de la pâte. Leur forme est différente : plus ronde, plus régulière, parfois très petite. Dans certains fromages, on les recherche. Dans d’autres, ils signalent un problème de fermentation qu’il faut corriger sans attendre.

« Le premier réflexe du producteur quand il voit des trous, c’est de penser qu’il a raté son pressage. Souvent, il a surtout raté sa fermentation. Ce n’est pas du tout la même chose à corriger. »

— Bernard Aulagnier, affineur, Saint-Flour (Cantal)

## Ces bactéries invisibles qui creusent la pâte de l’intérieur

Je vais te dire un truc que beaucoup de gens ignorent encore : les bactéries propioniques, ces micro-organismes qui font la réputation de certains fromages à pâte pressée cuite comme l’Emmental, peuvent aussi s’inviter là où on ne les attend pas. Et quand elles s’installent dans un Salers ou un Cantal, elles ne préviennent pas. Elles fermentent, elles produisent du dioxyde de carbone, et ce gaz, il faut bien qu’il aille quelque part. Alors il s’accumule, il pousse, il gonfle, il ouvre la pâte de façon anarchique.

Le mécanisme est simple : les bactéries propioniques consomment les lactates présents dans la pâte et les transforment, notamment en acide propionique et en CO₂. Ce dioxyde de carbone se dilate, forme des bulles, et creuse ces petites poches rondes si caractéristiques. C’est pas sorcier, mais c’est redoutablement efficace pour ruiner un fromage qui se présentait bien à la sortie de presse. Ces bactéries prolifèrent particulièrement dans les caves où la température est trop élevée, autour de 18 à 22°C — des conditions qui, dans nos caves auvergnates traditionnelles, ne devraient pas se présenter, mais qu’on voit apparaître dès qu’on relâche la surveillance en été.

18–22°C
Zone de prolifération des bactéries propioniques
3
Sous-produits de fermentation : acide acétique, propionique et CO₂
9/10
Défauts de trous imputables à une mauvaise maîtrise fermentaire

## Maîtriser l’ouverture de la pâte — ça se mérite

Ça se mérite. Vingt-cinq ans que je le dis, vingt-cinq ans que je le vis. Maîtriser l’ouverture d’une pâte, c’est agir à plusieurs niveaux en même temps, et c’est précisément là que les producteurs débutants perdent pied. Le premier levier, c’est le lait lui-même. La flore naturelle du lait cru conditionne tout ce qui va se passer ensuite en cave. Un lait prélevé dans de bonnes conditions sanitaires, issu de vaches saines, nourries au foin et à l’herbe de nos volcans, c’est un lait qui porte déjà en lui les conditions d’une fermentation équilibrée. Un lait stressé, trop chaud à la traite, collecté tard, c’est un lait qui part avec un déséquilibre microbien que la fabrication ne rattrapera pas.

Le second levier, c’est la conduite du caillage et du pressage. Les trous mécaniques, eux, se préviennent à cette étape. Un décaillage trop rapide, un moulage bâclé, un pressage insuffisant — et la pâte garde des cavités d’air que plus rien n’effacera. Sur un Cantal, on presse en plusieurs phases progressives, on retourne, on surveille. Ce n’est pas spectaculaire, mais chaque geste compte.

Le troisième levier, c’est la cave. La température, l’hygrométrie, le retournement régulier des meules — tout concourt à contrôler ou à laisser filer la fermentation propionique. Ici, en Auvergne, nos caves naturelles en pierre volcanique maintiennent naturellement des températures fraîches, entre 8 et 12°C pour la plupart. C’est cette fraîcheur qui freine les bactéries indésirables et laisse le temps à la pâte de se développer lentement, proprement.

💬 L’avis du terrain

Avant de chercher une solution technologique à des trous indésirables, vérifier en priorité la température de cave et la qualité microbiologique du lait. Quatre-vingt-dix pour cent des problèmes d’ouverture anarchique de la pâte se résolvent à ces deux niveaux, sans investissement supplémentaire. Le thermomètre est l’outil le plus sous-estimé de la fromagerie fermière.

⚠️ À ne pas négliger

Un fromage présentant des trous fermentaires irréguliers accompagnés d’une odeur de rancissement ou d’une gonflance visible du talon peut signaler une contamination par des bactéries butyriques (Clostridium), bien plus difficiles à maîtriser que les propioniques. Ce défaut, appelé « gonflement tardif », nécessite une intervention sur la qualité du lait et parfois sur les pratiques d’hygiène en atelier — à ne pas confondre avec une simple ouverture de pâte banale.

Au fond, un trou dans un fromage raconte une histoire. Celle d’un lait, d’une main, d’une cave. Les trous mécaniques parlent d’une fabrication à revoir. Les trous fermentaires, bien conduits, racontent parfois la vie d’un affinage réussi — ou, mal maîtrisés, trahissent une fermentation qui a pris le dessus. Lire sa pâte, c’est ça, le vrai métier de fromager. Et ça ne s’apprend pas dans un livre. Ça s’apprend en cave, les mains dans la meule, l’oreille collée au silence d’une salle d’affinage. 🧀

Vos questions, nos réponses

Un fromage avec des trous est-il forcément défectueux ?

Non, pas du tout. Tout dépend de la nature des trous et du fromage concerné. Dans certains fromages à pâte pressée cuite, les trous fermentaires réguliers sont un signe de qualité. En revanche, des trous mécaniques anguleux ou des trous fermentaires anarchiques dans un Cantal ou un Saint-Nectaire signalent effectivement un défaut de fabrication ou d’affinage qu’il convient d’analyser.

Comment distinguer visuellement un trou mécanique d’un trou fermentaire ?

Les trous mécaniques sont généralement irréguliers, aux bords anguleux ou déchirés, souvent situés en surface ou près du talon. Les trous fermentaires sont plus ronds, aux parois lisses, répartis de façon plus homogène dans la pâte. La taille est également indicative : les trous mécaniques sont souvent plus grands et moins uniformes.

Peut-on empêcher totalement l’action des bactéries propioniques ?

On peut la limiter fortement en maintenant des températures de cave basses (inférieures à 12°C), en travaillant sur la qualité microbiologique du lait et en respectant les durées de fermentation. L’élimination totale n’est ni possible ni forcément souhaitable — l’enjeu est de maîtriser leur activité pour qu’elle reste dans des limites acceptables selon le type de fromage produit.

Le pressage peut-il vraiment éliminer tous les trous mécaniques ?

Un pressage bien conduit — progressif, avec retournements réguliers — réduit considérablement les trous mécaniques en expulsant l’air emprisonné dans la pâte. Il ne peut cependant pas compenser un moulage bâclé ou un décaillage trop agressif. La prévention des trous mécaniques commence donc bien avant la presse, dès la gestion du caillé.

Le lait pasteurisé protège-t-il mieux contre les fermentations indésirables ?

La pasteurisation détruit une grande partie de la flore microbienne, y compris certaines bactéries propioniques indésirables. Mais elle supprime aussi la flore naturelle bénéfique du lait cru, ce qui oblige à réensemencer artificiellement. Pour des fromages comme le Salers AOP, le lait cru est d’ailleurs obligatoire. Le vrai équilibre se trouve dans une bonne hygiène à la traite et une gestion rigoureuse des températures.

CM
Claire Morel
Fromager Auvergne (Saint-Nectaire, Cantal, Salers, Fourme, Bleu)

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