Créer un atelier fromager collectif témoignage

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Dans le Cantal, cinq éleveurs laitiers ont investi 320 000 euros pour créer ensemble leur atelier fromager. Cinq ans après, ils transforment 400 000 litres de lait par an et dégagent 45 000 euros de revenus supplémentaires chacun.

Ce qui m’a frappé en arrivant dans cette petite commune de 800 habitants, c’est l’effervescence qui règne autour de cette bâtisse flambant neuve, nichée entre les fermes de Paul Durand et de Marie-Claire Vialard. À 7h30 du matin, trois voitures sont déjà garées devant l’atelier fromager collectif de Montvert. Dedans, cinq producteurs s’affairent autour des cuves en inox, dans une chorégraphie rodée par cinq années de travail en commun.

« Quand on a commencé à réfléchir à ce projet en 2021, personne n’y croyait vraiment », me confie Paul, 48 ans, en surveillant l’emprésurage de sa cuve. « Cinq caractères différents, cinq façons de travailler… Beaucoup pensaient qu’on allait se fâcher au bout de six mois. »

## « On n’avait plus le choix, c’était ça ou arrêter »

Revenons aux origines. En 2020, la coopérative locale ferme ses portes, laissant une quinzaine d’éleveurs sans débouché. Pour certains, c’est la catastrophe annoncée. « J’avais 55 ans, 45 vaches laitières et aucune solution de vente », se souvient Marie-Claire, les mains encore marquées par quarante années de traite. « Mon fils était prêt à reprendre, mais sans débouché… »

Et là, Paul me dit avec un sourire en coin : « C’est Marie-Claire qui nous a tous secoués. Elle nous a réunis un dimanche soir dans sa cuisine et nous a dit : ‘Les gars, on n’a plus le choix. Soit on se bouge, soit on arrête tous.' »

L’idée germe autour de cette table de ferme : pourquoi ne pas créer leur propre atelier de transformation ? Cinq exploitations, cinq familles prêtes à investir ensemble dans un projet commun. Sur le papier, cela paraît simple. Dans la réalité, c’est un parcours du combattant qui commence.

« Le plus dur, ce n’était pas de trouver l’argent, mais de se mettre d’accord sur tout : le type de fromages, les horaires, la répartition des tâches… On a failli tout arrêter trois fois ! »

— Paul Durand, éleveur et président de la CUMA fromagère

## Douze mois pour convaincre banques et administration

J’ai voulu comprendre pourquoi ce projet avait finalement abouti là où d’autres initiatives similaires échouent. La réponse tient en un mot : gouvernance. « Dès le départ, on s’est fait accompagner par la chambre d’agriculture pour structurer le projet », explique Sylvain Marchand, le plus jeune du groupe à 34 ans.

Première décision cruciale : créer une CUMA (Coopérative d’Utilisation de Matériel Agricole) spécialisée dans la transformation fromagère. « C’était le statut le plus adapté à notre situation », précise Corinne Fabre, comptable de formation et trésorière naturelle du groupe. « Chacun reste propriétaire de son lait, mais on mutualise l’outil de production. »

Le montage financier prend forme progressivement : 320 000 euros au total, dont 130 000 euros de subventions régionales et européennes. Chaque associé investit 38 000 euros de fonds propres. « Les banques ont d’abord été frileuses », se souvient Corinne. « Elles ne comprenaient pas notre modèle. Il a fallu leur présenter un business plan béton avec l’aide de notre conseiller. »

320 k€
d’investissement total
400 000
litres transformés/an
12 €/kg
prix moyen fromage

La gouvernance s’organise autour d’un règlement intérieur strict. Chaque producteur s’engage sur un volume annuel minimum. Les créneaux de transformation sont répartis par tirage au sort renouvelé chaque trimestre. « Au début, on se disputait pour avoir le créneau du mercredi », sourit Marie-Claire. « Maintenant, on préfère tous le vendredi ! »

## « Aujourd’hui, on regrette juste de ne pas l’avoir fait plus tôt »

Cinq ans plus tard, le bilan dépasse toutes les espérances. L’atelier tourne à plein régime, transformant entre 30 000 et 40 000 litres de lait par mois. Chaque associé a développé sa propre gamme : Paul mise sur les tommes affinées, Marie-Claire sur les fromages frais, Sylvain sur les pâtes pressées…

Son regard s’illumine quand Corinne évoque les chiffres de 2025 : « L’année dernière, chacun a touché en moyenne 45 000 euros supplémentaires grâce à la transformation. C’est 50% de plus qu’avec le prix du lait en coopérative. »

Mais au-delà des chiffres, c’est toute une dynamique qui s’est créée. « On a redynamisé le territoire », observe Paul avec fierté. « Nos fromages se vendent dans un rayon de 50 kilomètres, on emploie deux personnes à mi-temps pour l’affinage et la commercialisation. »

On sent que cette aventure a aussi ressoudé le groupe. « On se connaissait depuis toujours, mais on ne travaillait jamais ensemble », confie Sylvain. « Maintenant, on s’entraide vraiment. Quand Paul a eu son accident l’an dernier, on a tous transformé son lait à tour de rôle. »

💬 L’avis du terrain

Prévoir dès le départ un système de remplacements entre associés. « La solidarité, ça ne s’improvise pas », insiste Marie-Claire. « Il faut l’organiser et la programmer dans le règlement intérieur. »

⚠️ À ne pas négliger

La formation technique est indispensable. « On a tous suivi 80 heures de formation en technologie fromagère avant de commencer », rappelle Paul. « Sans ça, on aurait coulé des milliers de litres de lait les premiers mois. »

Le modèle fait aujourd’hui des émules. Trois autres groupements similaires ont vu le jour dans le département, s’inspirant directement de l’expérience de Montvert. « On reçoit régulièrement des visites d’éleveurs d’autres régions », confie Marie-Claire. « On partage volontiers notre expérience, mais on leur dit toujours : l’important, c’est de bien s’entourer et de ne pas se précipiter. »

Et là, elle me dit avec un clin d’œil : « Aujourd’hui, notre seul regret, c’est de ne pas avoir commencé dix ans plus tôt ! »

Vos questions, nos réponses

Combien d’associés minimum pour créer un atelier collectif ?

Légalement, il faut au minimum deux associés pour une CUMA. En pratique, 4 à 6 associés permettent un meilleur équilibre financier et une répartition des tâches plus souple. Au-delà de 8, la gouvernance devient compliquée.

Quelles sont les principales sources de financement ?

Les subventions régionales et européennes (FEADER) peuvent couvrir 30 à 40% de l’investissement. Le reste se répartit entre apports personnels (30%) et emprunts bancaires (30-40%). Les CUMA bénéficient souvent de conditions préférentielles auprès du Crédit Agricole.

Comment gérer les conflits entre associés ?

Un règlement intérieur détaillé est indispensable, fixant les droits et devoirs de chacun. Prévoir aussi une clause de médiation et les conditions de sortie d’un associé. L’accompagnement par la chambre d’agriculture est précieux pour anticiper ces situations.

Quelle formation technique est nécessaire ?

Tous les associés doivent suivre une formation en technologie fromagère (80h minimum). L’ENIL (École Nationale d’Industrie Laitière) propose des modules adaptés aux producteurs fermiers. Compter 6 mois de formation échelonnée avant le démarrage.

SL
Sophie Lambert
Portraits, interviews, témoignages

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